TARLATANE

Un des critères permettant de porter une appréciation sur une société est la manière dont cette société prend soin de ses fous. Nous sommes encore dans une période bien obscure en ce qui concerne le soin qui débouche sur la guérison. Par contre, nous pouvons apprécier certains progrès dans la démarche qui vise à prendre soin de ceux qui sont différents. Nous enfermons moins, nous expérimentons plus prudemment, nous sommes plus attentifs à ce qui nous ressemble. Nous allons même jusqu'à prendre en compte la parole de ceux qui ne nous ressemblent pas, au moins dans les milieux protégés des évaluations liées à des critères de rentabilité.

La vocation du groupe TARLATANE a pris racine dans cette mouvance qui vise à considérer la parole de l’autre, aussi différent soit il, comme une parole d’importance. Peu importe la forme que peut prendre cette parole, elle est avant tout, elle témoigne d’une appartenance à la famille humaine, elle raconte la singularité de chacun.

La forme que peut prendre cette parole n’a pas en soi une bien grande importance, l’essentiel est qu’elle soit entendable par le plus grand nombre. Il faut qu’elle soit porteuse d’un témoignage de fond, qu’elle ne soit pas cantonnée à un registre socialement correct. Il faut que cette parole, loin de choquer, surprenne. Il faut qu’elle soit véhiculée pour ne pas disparaître trop rapidement et manquer ses objectifs.

Voici près de vingt ans que je suis éducateur et que je me demande en quoi consiste mon travail. Je n’arrivais pas à formuler une définition satisfaisante de ma fonction avant d’avoir mis en place cet espace dont je vais parler plus tard. Il me semblait que mon travail fluctuait entre demande sociale, demande parentale, institutionnelle, individuelle, affective, de mes aspirations personnelles aux envies des usagers auprès desquels je travaillais. J’ai éprouvé le besoin de me forger un outil qui réponde non seulement aux objectifs de mon travail, mais aussi à une éthique qui se nourrit de toutes mes expériences personnelles et professionnelles.

J’ai mis du temps à concevoir la forme sous laquelle pouvait se déployer ce projet, et mon choix s’est porté sur le fonctionnement d’une compagnie.Cette forme me semble présenter de nombreux avantages dans la mesure où elle permet au plus grand nombre de trouver une place dans l’activité qui s’y déroule.En effet, certains enfants sont intéressés par des travaux particuliers qui ne trouvent pas forcément une application dans la vie quotidienne, ou encore qui ne sont pas repérés comme correspondant à ce que la morale édicte. Une compagnie me semble constituer un espace dans lequel les garçons peuvent faire de la danse, de la couture, un espace dans lequel les filles peuvent être techniciennes ou fabriquer des décors. Les enfants ne sont plus dans la même position, c’est pour le théâtre qu’ils le font. Ils sont moins en péril puisque sous couvert de théâtre, ils peuvent se livrer aux activités qu’ils ont envie d’expérimenter. Ceci est valable pour toutes les fonctions qu’il y a à occuper dans une compagnie, avec la diversité des tâches dont il faut s’acquitter pour que ça fonctionne.

TARLATANE est donc une compagnie qui regroupe des enfants et des adultes. C’est une auberge espagnole, on ne peut y trouver qu’un peu plus que ce que l’on y apporte, mais ce peu est constitué d’une expérience de partage, de vie, de solidarité qui n’a pas de prix au regard de l’investissement de départ.

Chacun, enfant ou adulte, dans l’établissement peut s’impliquer dans le travail de TARLATANE. Toutes les compétences sont requises, on peut participer de son lieu, exercer une pratique diamétralement opposée à celle pour laquelle on est présent dans l’ITEP. Le cuisinier vient poser de la moquette, le jardinier installe des projecteurs, l’éducateur devient technicien..etc.

C’est un projet qui vise une transversalité, une utilisation de toutes les compétences et qui offre une occasion d’exprimer autre chose que ce que les autre attendent. Quoi de plus aliénant que de se limiter à ce que les autres attendent de vous.

Si l’on est « enfant en difficulté » et que l’on vous limite à cette« fonction » eh bien on reste « en difficulté » même lorsque l’on est plus enfant. Par contre si on vous invite à faire autre chose, même avec vos difficultés, eh bien on devient quelqu’un d’autre, ou au moins on goûte à ce que c’est que d’occuper une autre place.

Le travail qui se développe dans TARLATANE est un travail réel, c’est à dire qu’il faut assumer les responsabilités que l’on a acceptées. Il ne s’agit pas de se justifier si l’on a pas fait ce que l’on devait faire, ça ne sert à rien. L’aboutissement du travail dépend de l’implication de chacun, un spectacle ne souffre pas l’absence d’un des acteurs, il faut y être pour que la troupe se produise. Pour les adultes, il en va de même, s’il y a spectacle un jour de repos, il faut s’arranger pour pouvoir y être et que le spectacle ait lieu.

Bien entendu nous essayons de mettre en place une organisation qui respecte les rythmes de vie des enfants ainsi que les rythmes de travail des adultes. Alors, le travail proposé au enfants, quel est-il ?

Celui de moteur ! Oui oui, l’institution fournit tout ce qu’il faut pour que la compagnie fonctionne, mais le contenu reste à la discrétion des enfants. Ce sont eux qui constituent les troupes (six cette année), ce sont eux qui apportent les idées pour monter les scénarios, c’est encore eux qui présentent les spectacles après avoir participé au travail de mise en scène. Ils sont en position de responsabilité, s’ils n’en veulent plus de cet outil qu’est TARLATANE, ils ne l’utilisent plus et nous le rangeons.

Mais l’outil en question doit être satisfaisant même s’il est encore imparfait. Sur le mode du volontariat, les enfants s’inscrivent dans une troupe ou dans une autre et sont invités à venir travailler deux heures consécutives chaque semaine. Le but est de travailler ensemble, de partager les plaisirs et les moments difficiles, de conjuguer les idées, de rendre visible ce que l’on a envie de dire ou de faire partager, de monter un spectacle, de le représenter.

Le travail est constitué d’un suite de séances qui permettent de découvrir, d’expérimenter, de mettre en forme, d’affiner et enfin de répéter avant de donner à voire. Cette démarche rapidement résumée occupe une année scolaire entière puisque les spectacles ne vivent que le temps pendant laquelle la troupe existe.

En fin d’année, après les spectacles, festivals et autres prestations, les membres de la troupe se quittent, emportant chacun des souvenirs, mais en aucun cas le moindre matériel. Cette remarque a une grande importance dans la mesure où elle vient signer l’inscription de ce travail dans le champ du soin. En effet, le travail d’acteur se situe dans la perte, on ne peut pas être sur son vélo et se regarder pédaler. Il en va de même pour nos jeunes acteurs, ce qu’ils ont gagné dans ce travail appartient à un autre registre que celui du matériel et il ne faut pas que l’appropriation de souvenirs concrets vienne entraver l’utilisation de ce souvenir de vie que constitue ces quelques pas sur scène.

La dimension soignante du travail effectué dans TARLATANE dépend de certains points que certains qualifieront de détails, mais qui n’en sont pas. En effet, pour chanter, faire de la danse, du théâtre, il n’y a pas besoin d’éducateurs, alors qu’est qui fait la différence entre un club ordinaire et TARLATANE ?


La première différence est bien entendu liée à la qualité particulière des personnalités en présence. Les enfants souffrent tous d’importants troubles de la personnalité ou du comportement. Ce qui constituent une autre différence, c’est l’attention que portent les éducateurs à la parole des enfants. Ils disposent d’un espace dans lequel ce qui compte, c’est leur préoccupation, ce qui les intéresse en ce moment et la manière dont ils ont envie de l’exprimer.

Le travail soignant consiste à les inviter à s’approprier un autre mode de relation. Au lieu de faire part de leur singularité sur un mode pathologique, nous essayons de parcourir ensemble le chemin qui sépare leur mode d’expression habituel, vers un mode d’expression socialement recevable.

Enfin, c’est une occasion de changer de place dans les diverses constellations dans lesquelles ils évoluent. Ces enfants qui ne rapportent pas de bulletins scolaires conventionnels à la maison sont souvent perçus comme des incapables par les parents. Quand ces derniers viennent au spectacles, ils se rendent compte de certaines capacités dont les enfants font montre et ainsi les regardent différemment.

La conséquence est un placement différent dans la famille, cet enfant n’est plus uniquement celui qui ne réussit pas à l’école ou qui a des problèmes, il devient celui qui peut faire du théâtre, qui arrive à produire un travail propre. C’est une occasion de re-présentation.

Enfin, travailler ensemble, autour d’un objet commun, le théâtre, créé une dynamique qui évite cette situation déplorable de laquelle les adultes observent les enfants et réciproquement et dans le cadre de laquelle les relations n’ont que peu de chance de trouver ce tiers indispensable au développement satisfaisant des personnalités.

Si cette préoccupation reste au centre de notre travail, nous nous mobilisons afin de mettre en place une dimension plus vaste, celle du travail en réseau.

Un autre versant de l’activité de TARLATANE est celui lié à notre volonté de travailler en réseau. C’était bien de faire du théâtre dans notre établissement, mais il nous semblait important que les enfants rencontrent d’autres interlocuteurs, eux aussi intéressés par le théâtre. Nous avons donc créé une association (ACTES) qui regroupe des établissements spécialisés de huit départements de l’ouest de la France.

Nous nous efforçons de favoriser les rencontres à l’occasion de festivals ou de soirées de spectacles. D’autre part, nous organisons régulièrement des rencontres entre professionnels afin d’échanger sur nos pratiques et réfléchir sur le sens que prend cette action. Notre ambition est maintenant de trouver des opportunité de produire des spectacles dans le cadre de circuits de distribution ordinaires. Il ne faut pas y voir une aspiration à la célébrité, mais simplement le désir d’échapper à une forme de marginalisation que certains pressentent comme étant le début de la mise en place d’un nouveau ghetto.

En effet, nous restons vigilants et essayons que notre travail ne devienne pas le support du développement de ce qui serait vite qualifié de sous-culture. Du théâtre par des handicapés pour des handicapés est un écueil qu’il nous faut éviter.

Alain BRIHAULT,
Educateur spécialisé.

 


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