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Parole d’Educ
9 janvier 2006
C’est en navigant dans des zones inconnues, potentiellement dangereuses, soit à cause des vents, des récifs, des hauts fonds, de l’état de la mer, que j’ai porté un autre regard sur les phares et les balises. La certitude qu’ils étaient solidement ancrés, sur une base stable, me rassurait. Je n’envisageais pas qu’un tel signal puisse changer de place, je n’imaginais pas que sa situation soit différente de celle indiquée sur la carte. Par rapport à ce repère, je décidais de mon orientation, en choisissant de m’éloigner, de tracer une route différente, de virer de bord. Toutes ces décisions possibles étaient dans un premier temps liées à une forme d’obéissance, celle qui oblige à respecter certains passages, à tenir compte des conditions météorologiques ou de l'amplitude des marées. Puis, l’expérience aidant, mon sentiment d’obéissance a laissé place à celui de liberté et de responsabilité. De fait, après un certain nombre d’expérimentations j’ai réalisé qu’il était possible de ne pas suivre les chemins fréquentés par le plus grand nombre et de le faire en toute sécurité, à condition de ne pas dépasser certaines limites. C’est ainsi que je suis passé de la navigation à vue à celle rendu possible en apprenant à lire une carte et enfin à celle qui s’appelle la navigation à l’estime. Estimer ne relève en rien d’un pari, tout au contraire, elle est le fruit de la conjugaison de nombreuses données. Si l'on a doublé tel cap, aperçu tel phare, en tenant compte de la vitesse on devrait, dans l’heure qui suit être en vue du port et pouvoir s’y réfugier pour reprendre des forces pour une nouvelle navigation.
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Mais, si ces images maritimes sont plaisantes, je ne suis pas marin pour autant, je suis éducateur. Il m’arrive de penser que les enfants auprès desquels j’ai travaillé depuis 25 ans ont pu se servir de moi un peu comme j’utilise les phares, les balises et autres repères quand je suis en mer. Loin d’imaginer que je suis lumineux ou particulièrement sonore dans la brume, il me semble au moins être solidement ancré. Les enfants peuvent me retrouver à la même place et ainsi mesurer la route qu’ils ont parcouru. Petits, ils ne se sont pas trop éloignés, restant à vue, puis, avec le temps ils ont tracé leur route eux même, ils ont pris le large, des décisions, pas toujours heureuses, mais en connaissance de cause. Ils avaient été prévenu par anticipation comme aurait dit F. DOLTO. Si tu passes de ce côté la du signal ton bateau va s’échouer et je les accompagnais préalablement pour mesurer la profondeur du fond et j’écoutais les extrapolations qu’ils apportaient sur la scène de leur vie. Evidement, on aurait pu se tromper sur la hauteur de l’eau, on aurait pu imaginer que le phare n’avait pas été construit à la bonne place… Mais la réalité résistait. Et certains se sont fait mal en déniant cette réalité. Ce n’est que plus tard, quand ils n’ont plus été enfants et qu’ils se nomment eux même « anciens » de l’établissement que je trouve la trace de mon intervention passée. Ces jeunes adultes gardent des souvenirs plus ou moins heureux de leur passage dans l’institution, mais garde le souvenir d’une place qui était occupée, comme un phare occupe son rocher.
Le parallèle que j’ai établi entre la navigation et l’éducation spécialisé ne s’arrête pas là. En effet, en mer, on ne prend que les décisions que son bateau permet de prendre. Pour naviguer au large il faut un certain type d’embarcation, différent de celui qui permet de faire du cabotage et il faut en plus que les règles soient partagées en commun entre tous ces marins différents, qui n’ont pas les mêmes bateaux, ni les mêmes ambitions. C’est pourquoi il existe des routes maritimes différentes, on ne fait pas du dériveur dans l’entrée d’un port de guerre, ni de la plaisance dans un port de commerce.
Autant il me semble souhaitable de ne pas créer de ghetto en regroupant des enfants qui souffriraient de pathologies identiques, ne serait-ce que pour qu’ils goûtent à la diversité et qu'une certaine émulation naisse, autant il me semble préjudiciable de croire que l’on peut travailler correctement avec une variété trop étendue de pathologies, de troubles du comportement qui se développent fréquemment sur fond de problèmes familiaux. Face à cette trop grande diversité, je me sens démuni, le phare évoqué plus haut semble être construit sur du sable. Il doit éclairer dans toutes les directions à la fois. J’ai même l’impression qu’on lui demande de changer de place à certains moments.
En effet, je ne voudrais en aucune mesure réduire mon propos à une approche binaire qui voudrait que les « malades » soient soignés et les « délinquants » sanctionnés, mais il me semble inenvisageable de travailler correctement sur les deux versants en même temps. Certains enfants pour qui le monde qui les entoure est vécu comme dangereux, ont besoin d’un lieu d’asile, de paix, d’un endroit où ils se sentent en sécurité. D’autres enfants sont en lutte avec eux même et ont eux aussi besoin d’un lieu d’asile rassurant, un endroit dans lequel ils ne se sentiront plus potentiellement dangereux. Ce grand écart me semble irréalisable dans le cadre d’une même institution. Pour des raisons que chacun comprendra, les enfants en souffrent, mais le personnel aussi. Le sentiment d’incompétence qui m’envahit de temps à autre ne me sert plus à remettre ma pratique en question, ou à entreprendre de nouvelles recherches. Il n’a qu’un effet destructeur, déstabilisant et très douloureux. Je pense qu’il faut aller suffisamment bien pour prendre soin d’autrui et pour le moment je n’arrive plus à trouver cet équilibre personnel qui me permet de faire mon travail avec conviction, en repoussant les principes pour cultiver des valeurs.
Une autre facette du problème se concrétise aussi par le sentiment de ne pas être véritablement écouté. Evidement, je peux parler, témoigner, proposer, ce que je dis est pris en compte dans l’institution, mais nos portes paroles sont-ils entendus là où les décisions se prennent. Je veux évoquer là une articulation qui me semble centrale : L’admission des enfants dans l’établissement. Tout se passe comme si les seuls qui n’avaient pas d’avis à donner étaient ceux qui travaillent dans l’établissement. Comme si ces décisions fondamentales ne s’articulaient en aucune façon avec la réalité de la vie institutionnelle, comme si la vocation de l’institution ne valait plus.
Un grand nombre d’interlocuteurs partagent l’idée qu’il faut prendre en charge les enfants le plus tôt possible, une fois les troubles diagnostiqués, mais il y a de plus en plus d’enfants qui sont orientés vers l’ITEP alors qu’ils sont déjà adolescents et que les troubles sont déjà fermement installés. Les spécificités de l’établissement ne semblent plus être comprises, comme si les soins à apporter aux enfants pouvaient se pratiquer indépendamment du cadre dans lequel ils doivent être mis en œuvre. Malgré les difficulté qu’ils rencontrent, les hôpitaux généraux mettent de plus en plus souvent en place des conditions spécifiques pour améliorer l’accueil des enfants en tenant en particulier compte de la sensibilité psychologique et affective des jeunes patients. Alors pour nous qui travaillons dans ce champ dont la vocation est le soin de l’âme, il devient urgent d’être entendu pour ne pas perdre la notre.
A.BRIHAULT
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